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الخميس، 16 مايو، 2013

Karim, clandestin : « Avertir les jeunes qui rêvent d’Europe » Hugo Domenach | Journaliste






Karim Bahri à Paris, en avril 2013 (Hugo Domenach)
Doudoune noire, jean et cheveux gominés, Karim Bahri est un jeune homme timide. Mais quand il prend la parole pour raconter son histoire, son regard en dit long sur les épreuves qu’il a traversées. En Tunisie, où il est né, en France, qui refuse depuis toujours de l’accueillir, et lors de ses nombreux voyages en mer pour aller de l’une à l’autre.

Lorsqu’il s’est fait arrêter pour la première fois en Italie, Karim Bahri n’a pas donné son vrai nom aux autorités. Il a eu peur d’être accusé du vol du bateau de pêche qui lui a permis de fuir la Tunisie avec deux amis. Il a 12 ans. C’est son premier voyage.

« Avertir les jeunes qui rêvent d’Europe »

Aujourd’hui, à 35 ans, il est toujours menacé d’expulsion. Mais il n’a plus peur de dévoiler son identité car il veut servir d’exemple. Désormais, il veut se battre pour « avertir les jeunes qui rêvent d’Europe » et leur éviter de devenir des « harragas » (ce mot originaire de l’arabe désigne ceux « qui brûlent » les papiers d’identité), ces migrants clandestins qui prennent la mer depuis l’Afrique du Nord sur des bateaux de pêche pour venir s’installer en Europe, en passant le plus souvent par l’Espagne ou l’île de Lampedusa.

Originaire d’un village de pêcheurs de Bizerte, à la pointe nord de la Tunisie, Karim a toujours su que sa vie était ailleurs, qu’il ne la passerait pas « à jouer au rami et à boire de la bière dans les cafés ». Enfant, lorsqu’il sortait sa barque pour ramener du poisson, il rêvait déjà de voyages et d’aventures.

Comme d’autres, il s’est laissé influencer par « les frimeurs », ces jeunes qui reviennent au bled, roulent dans leurs belles voitures avec la musique à fond », et qui, en réalité, vivent dans une misère noire en France. « Ils doivent revendre leurs vêtements pour se payer le retour » décrit-t-il, amer.

« Si on est mort, tant pis »

Mais lorsqu’il prend la décision de partir en 1990, alors qu’il est encore un petit garçon, la peur de mourir ne suffit pas à l’arrêter. D’ailleurs, avant chaque traversée, il se répète toujours la même phrase : « Si on est mort, tant pis. Si on arrive, tant mieux. » Aujourd’hui, il s’estime chanceux de ne pas avoir fait partie de la centaine d’enfants de son village qui ont péri en tentant, comme lui, de traverser la mer.

Sur ses sept tentatives pour rejoindre l’Europe, quatre ont réussi. Lors de la première, il met le cap sur Mazzara, en Sicile, dans un bateau volé. Mais la boussole se casse et il accoste à Tripani, où il se fait directement arrêter par les carabiniers siciliens, juger puis expulser.


Karim Bahri à Paris, en avril 2013 (Hugo Domenach)
Lors de la deuxième, son bateau tombe en panne et il passe huit jours à dériver en pleine mer avec 27 autres harragas. Il survit en buvant l’eau du circuit de refroidissement du moteur hors-bord en cachette. Puis il décide de partager sa source avec les autres membres de l’équipage, ne supportant pas de les voir agoniser.

Il parvient à joindre les autorités tunisiennes avec son portable. Les policiers lui expliquent qu’ils ont trop de problèmes à terre pour s’occuper d’eux. Il appelle alors l’armée, qui refuse également d’entamer des recherches. Malgré les problèmes de réseau, il arrive à joindre Virginie Lydie, écrivaine rencontrée dans un centre de rétention et qui l’a aidé à mettre en forme son histoire, publiée un peu plus tard.

Croyant qu’ils se trouvent près du cap Bon, elle alerte la Marine nationale qui prévient les autorités italiennes. Elle reste en contact avec le bateau et continue de fournir des informations à l’armée. « Grâce aux descriptions de Karim, on a pu savoir qu’ils étaient encore en Tunisie », explique-t-elle. Les Italiens demandent alors une autorisation de survol à l’armée tunisienne, avant de leur envoyer les coordonnées du bateau. Sauvés.

Des centaines d’heures de garde à vue

Une autre fois, juste avant le départ, il tombe à l’eau en chargeant un bidon d’essence. Il passe chez lui pour se changer et rate finalement le départ. Une chance : il voit revenir quelques jours plus tard les quinze cercueils des membres de l’équipage.

En France, où il a passé la majeure partie de sa vie, Karim a fait des centaines d’heures de garde à vue, connu les expulsions, la vie dans la rue. Perplexe, il raconte :

« Un jour, je dormais dans une carcasse de voiture brûlée. La police m’a arrêté pour tentative de vol. J’ai fait trois mois de prison. »

En prison, où il a été une autre fois condamné à dix-huit mois pour avoir refusé de respecter une obligation de quitter le territoire (OQTF), il découvre la solitude, la maltraitance et le harcèlement. A la maison d’arrêt de Gradignan, il partage sa première cellule avec un détenu qui essaye de le toucher quand il dort :

« Lorsqu’ils m’ont installé dans ma cellule, je me suis demandé pourquoi les surveillants rigolaient. J’ai vite compris. »

Une nuit, désespéré, il tente de se pendre dans les toilettes de la prison. Il doit son salut à un gardien qui passait par hasard. « J’ai perdu le moral et tout espoir ici à cause de la prison. Mais je n’ai pas laissé tomber », raconte-t-il.

« On se moque de tous les expulsés »


« Ma vie de clandestin en Frande » de Mehdi Sayed (Karim Bahri)
Pendant sa détention, il a écrit un livre, publié sous le pseudonyme de Mehdi Sayed, nom qu’un interprète lui avait prêté lors de sa première arrestation en Italie. Il l’a rédigé avec le peu de français qu’il connaissait pour « sensibiliser les Français sur les clandestins ».

Malgré l’errance, malgré la France d’en dessous où il survit, il n’a jamais été question de retour au pays :

« Lors de ma dernière expulsion en août 2009, 50 personnes m’ont entouré quand je suis revenu au village. C’était tous mes cousins mais je ne les connaissais pas. Ils se sont moqués de moi comme on se moque de tous les expulsés. »

En France, il a donné la vie deux fois et a fait reconnaître son droit de visite sur le plus jeune de ses enfants. Il est en train d’essayer de renouer le contact avec le premier qu’il a perdu de vue après sa dernière expulsion et qui vit aujourd’hui à Cannes avec sa mère.

Le zèle des préfectures

Aujourd’hui, Karim est toujours sous la menace d’une expulsion. Son avocate, maître Maktouf, qui défend de nombreux Tunisiens de Lampedusa, tente de régulariser sa situation. Elle considère que « le cas de Karim entre parfaitement dans le cadre de la circulaire Valls, qui prévoit les régularisations au cas par cas ». Mais elle déplore « le zèle des préfectures qui demandent de nombreux documents qui ne sont pas réclamés par le texte ».

En attendant, Karim continue la mission qu’il s’est fixée :

« Je veux montrer qu’il ne faut pas risquer sa vie pour faire des allers-retours. Les jeunes doivent faire des études. »

Il va jusqu’à filmer des gens qui dorment par terre pour les montrer en Tunisie. Une preuve nécessaire, car là-bas, « personne ne peut croire que des Français dorment dehors ou mangent dans les poubelles ».

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