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الجمعة، 10 أكتوبر 2014

S’informer fatigue par Ignacio Ramonet



La presse écrite est en crise. Elle connaît, en France et ailleurs, une baisse notable de sa diffusion et souffre gravement d’une perte d’identité et de personnalité. Pour quelles raisons, et comment en est-on arrivé là ? Indépendamment de l’influence certaine du contexte économique et de la récession, il faut chercher, nous semble-t-il, les causes profondes de cette crise dans la mutation qu’ont connue, au cours de ces dernières années, quelques-uns des concepts de base du journalisme.

En premier lieu, l’idée même d’information. Jusqu’à il y a peu, informer, c’était, en quelque sorte, fournir non seulement la description précise - et vérifiée - d’un fait, d’un événement, mais également un ensemble de paramètres contextuels permettant au lecteur de comprendre sa signification profonde. C’était répondre à des questions de base : qui a fait quoi ? Avec quels moyens ? Où ? Comment ? Pourquoi ? Et quelles en sont les conséquences ?


Cela a totalement changé sous l’influence de la télévison, qui occupe désormais, dans la hiérarchie des médias, une place dominante et répand son modèle. Le journal télévisé, grâce notamment à son idéologie du direct et du temps réel, a imposé peu à peu une conception radicalement différente de l’information. Informer, c’est, désormais, « montrer l’histoire en marche » ou, en d’autres termes, faire assister (si possible en direct) à l’événement. Il s’agit, en matière d’information, d’une révolution copernicienne dont on n’a pas fini de mesurer les conséquences. Car cela suppose que l’image de l’événement (ou sa description) suffit à lui donner toute sa signification. A la limite, le journaliste lui-même est de trop dans ce face-à-face téléspectateur-histoire. L’objectif prioritaire pour le téléspectateur, sa satisfaction, n’est plus de comprendre la portée d’un événement, mais tout simplement de le regarder se produire sous ses yeux. Cette coïncidence est considérée comme jubilatoire. Ainsi s’établit, petit à petit, la trompeuse illusion que voir c’est comprendre. Et que tout événement, aussi abstrait soit-il, doit impérativement présenter une partie visible, montrable, télévisable. C’est pourquoi on observe une emblématisation réductrice de plus en plus fréquente d’événements à caractère complexe. Par exemple, toute la portée des accords Israël-OLP sera ramenée à la simple poignée de main Rabin-Arafat... Par ailleurs, une telle conception de l’information conduit à une affligeante fascnation pour les images, « tournées en direct », d’événements réalistes, même s’il ne s’agit que de faits divers violents et sanglants (lire à cet égard l’article d’Yves Eudes, « Les vidéo-vautours de Los Angeles ») .

Un autre concept a changé : celui d’actualité. Qu’est-ce que l’actualité désormais ? Quel événement faut-il privilégier dans le foisonnement de faits qui surviennent à travers le monde ? En fonction de quels critères choisir ? Là encore, l’influence de la télévision apparaît déterminante. C’est elle, avec l’impact de ses images, qui impose son choix et contraint nolens volens la presse écrite à suivre. La télévision construit l’actualité, provoque le choc émotionnel et condamne pratiquement les faits orphelins d’images au silence, à l’indifférence. Peu à peu s’établit dans les esprits l’idée que l’importance des événements est proportionnelle à leur richesse en images. Ou, pour le dire autrement, qu’un événement que l’on peut montrer (si possible en direct et en temps réel) est plus fort, plus intéressant, plus éminent que celui qui demeure invisible et dont l’importance est abstraite. Dans le nouvel ordre des médias, les paroles ou les textes ne valent pas des images.

Le temps de l’information a également changé. La scansion optimale des médias est maintenant l’instantanéité (le temps réel), le direct, que seules télévision et radio peuvent pratiquer. Cela vieillit la presse quotidienne, forcément en retard sur l’événement et, à la fois, trop près de lui pour parvenir à tirer, avec suffisamment de recul, tous les enseignements de ce qui vient de se produire. La presse écrite accepte de s’adresser, non plus à des citoyens, mais à des téléspectateurs.

Un quatrième concept s’est modifié. Celui, fondamental, de la véracité de l’information. Désormais, un fait est vrai non pas parce qu’il correspond à des critères objectifs, rigoureux et vérifiés à la source, mais tout simplement parce que d’autres médias répètent les mêmes affirmations et « confirment »... Si la télévision (à partir d’une dépêche ou d’une image d’agence) présente une nouvelle et que la presse écrite, puis la radio reprennent cette nouvelle, cela suffit pour l’accréditer comme vraie. C’est ainsi, on s’en souvient, que furent construits le mensonge du « charnier de Timisoara » et tous ceux de la guerre du Golfe. Les médias ne savent plus distinguer, structurellement, le vrai du faux.

Dans ce bouleversement médiatique, il est de plus en plus vain de vouloir analyser la presse écrite isolée des autres moyens d’information. Les médias (et les journalistes) se répètent, s’imitent, se copient, se répondent et s’emmêlent au point de ne plus constituer qu’un seul système informationnel au sein duquel il est de plus en plus ardu de distinguer les spécificités de tel média pris isolément.

Enfin, information et communication tendent à se confondre. Trop de journalistes continuent de croire qu’ils sont seuls à produire de l’information quand toute la société s’est mise frénétiquement à faire la même chose. Il n’y a pratiquement plus d’institution (administrative, militaire, économique, culturelle, sociale, etc.) qui ne se soit dotée d’un service de communication et qui n’émette, sur elle-même et sur ses activités, un discours pléthorique et élogieux. A cet égard, tout le système, dans les démocraties cathodiques, est devenu rusé et intelligent, tout à fait capable de manipuler astucieusement les médias et de résister savamment à leur curiosité. Nous savons à présent que la « censure démocratique » existe.

A tous ces chamboulements s’ajoute un malentendu fondamental. Beaucoup de citoyens estiment que, confortablement installés dans le canapé de leur salon et en regardant sur le petit écran une sensationnelle cascade d’événements à base d’images fortes, violentes et spectaculaires, ils peuvent s’informer sérieusement. C’est une erreur majeure. Pour trois raisons : d’abord parce que le journal télévisé, structuré comme une fiction, n’est pas fait pour informer, mais pour distraire ; ensuite, parce que la rapide succession de nouvelles brèves et fragmentées (une vingtaine par journal télévisé) produit un double effet négatif de surinformation et de désinformation ; et enfin, parce que vouloir s’informer sans effort est une illusion qui relève du mythe publicitaire plutôt que de la mobilisation civique. S’informer fatigue, et c’est à ce prix que le citoyen acquiert le droit de participer intelligemment à la vie démocratique.

De nombreux titres de la presse écrite continuent pourtant, par mimétisme télévisuel, par endogamie cathodique, d’adopter des caractéristiques propres au média audiovisuel : maquette de la « une » conçue comme un écran, longueur des articles réduite, personnalisation excessive des journalistes, priorité au sensationnel, pratique systématique de l’oubli, de l’amnésie à l’égard des informations ayant quitté l’actualité, etc. Ils concurrencent l’audiovisuel en matière de marketing et négligent le combat d’idées. Fascinés par la forme, ils en oublient le fond. Ils ont simplifié leur discours au moment où le monde, bouleversé par la fin de la guerre froide, s’est considérablement complexifié. Un tel écart entre ce simplisme de la presse et la nouvelle complication de la politique internationale déroute de nombreux citoyens qui ne trouvent plus dans les pages de leur gazette une analyse différente, plus fouillée, plus exigeante que celle proposée par le journal télévisé. Cette simplification est d’autant plus paradoxale que le niveau éducatif global ne cesse de s’élever et qu’augmente le nombre de diplômés. En acceptant de n’être plus que l’écho des images télévisées, trop de journaux déçoivent, perdent leur propre spécificité et, partant, des lecteurs.

Au Monde diplomatique , nous estimons que s’informer demeure une activité productive, impossible à réaliser sans effort et exigeant une véritable mobilisation intellectuelle. Une activité assez noble, en démocratie, pour que le citoyen consente à lui consacrer une part de son temps et de son attention. Si nos textes sont en général plus longs que ceux d’autres journaux et périodiques, c’est qu’il est souvent indispensable de rappeler les données fondamentales d’un problème, ses antécédents historiques, sa trame sociale et culturelle, son épaisseur économique, afin de mieux en saisir toute la complexité.

De plus en plus de lecteurs acceptent cette conception exigeante de l’information et sont sensibles à notre manière, sans doute imparfaite mais sobre, d’observer la marche du monde. Les notes de pied de page, qui enrichissent nos articles et permettent, éventuellement, d’en compléter et prolonger la lecture, ne semblent pas trop les rebuter. Au contraire, beaucoup y voient un gage d’honnêteté intellectuelle et un moyen d’enrichir leur documentation sur tel ou tel dossier.

La diffusion du Monde diplomatique a augmenté, en 1992, de 7,2 % (1), mais, dans un contexte général de baisse des ventes de la presse écrite, la hausse de notre diffusion, au cours des sept premiers mois de 1993, n’est que de 0,64 %. La baisse de la publicité (qui n’a jamais constitué une partie importante de nos ressources) s’est, en revanche, accentuée. La publicité ne représente désormais qu’environ 2,5 % de notre chiffre d’affaires. Notre journal vit, pour l’essentiel, de ses ventes, et sa bonne santé financière est le reflet de l’adhésion de ses lecteurs.

C’est précisément à la demande de nombre d’entre eux, concernant notre collection Manière de voir , que nous avons décidé, à partir du numéro 19, « L’agonie de la culture ? » (où il est d’ailleurs longuement question du rôle des médias dans la société), d’en faire un véritable trimestriel auquel on peut désormais s’abonner (2). Manière de voir , créée par Claude Julien, publie des inédits et reprend des articles (revus et mis à jour) déjà parus dans le Monde diplomatique , ordonnés cette fois autour d’un thème d’actualité concernant la politique, l’économie, la société, l’écologie ou la culture.

Cette collection, dont plusieurs numéros sont déjà épuisés (et d’autres en voie d’épuisement), constitue un indispensable complément de notre mensuel parce qu’elle permet à nos lecteurs d’approfondir un aspect d’un problème et de constituer, peu à peu, un précieux fonds documentaire auquel ils pourront utilement se reporter en fonction des soubresauts de l’actualité internationale ou de leurs propres travaux.

Notre collection Savoirs se poursuit également. Le second numéro, réalisé en collaboration avec l’ORSTOM, paraît ce 11 octobre sous le titre « Une terre en renaissance » et est consacré à un thème d’une importance capitale pour l’avenir de notre planète : le développement durable.

Ainsi, déclinée en trois temps - mensuel, trimestriel,semestriel, - se construit une exigeante (et certainement insuffisante) réflexion sur ce monde en mutation où les repères du présent se sont brouillés alors que s’obscurcissent les perspectives du futur. Un monde plus difficile à comprendre qui exige du journaliste humilité, doute méthodique, travail, enquêtes, imagination et qui demande naturellement au lecteur plus d’effort, plus d’attention. A ce prix, et à ce prix seulement, la presse écrite peut quitter les rivages confortables du simplisme dominant et retrouver tous ces lecteurs qui souhaitent comprendre pour pouvoir mieux agir en citoyens dans nos démocraties assoupies.

« Il faut de longues années , écrit Vaclav Havel, avant que les valeurs s’appuyant sur la vérité et l’authenticité morales s’imposent et l’emportent sur le cynisme politique ; mais, à la fin, elles sortent victorieuses, toujours. » Tel demeure, aussi, notre patient pari.

Ignacio Ramonet

Directeur du Monde diplomatique de 1990 à 2008.

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